Souvenirs d'ailleurs, la suite
Force mystérieuse de l’océan, semblant tirer toute sa puissance des lourdes nuées grises et sombres qui bouchent l’horizon. Atmosphère moite et feutrée, moutonnement de nuages mêlé au moutonnement des vagues, celles-ci sont colère, elles se déchirent et se lovent, inlassables, sur des rochers hagards. Brouillards d’embruns, paquets d’écume posés à même le sable, en fleurs éphémères qu'un vent pressé cueille aussitôt. Je marche sur la plage quasi déserte. Le temps ne se montre pas très clément mais qu'importe, il fait bon marcher sur cette vaste étendue sableuse, royaume des mouettes et des goélands. Je patauge un peu dans le sable encore mouillé et m'en retourne vers la dune. Le sol s'assouplit, file sous mes pas. J'arrive au pied du premier cordon dunaire et aperçois déjà, à ma grande surprise, des fragments de chlorophylle. Une timide végétation s'installe ici, sur ce qu'il est convenu d'appeler une laissée de mer. Incroyables plantes, partant à l'assaut des rivages salés ; infatigables pionnières profitant des dépôts d'algues amenés lors des plus hautes marées hivernales. Dès le printemps, ces algues se décomposent très rapidement, le sable alors enrichi en azote attire ces herbes magiques, humbles émissaires d'un monde végétal en perpétuel mouvement. Deux espèces semblent particulièrement habiles à ce travail de conquête, je note le feuillage gris-argent de l'arroche laciniée et les fleurs rose pâle du cakile de mer. Quelques pas plus loin, je trouve, en tiges tumescentes émergeant du sable, le pourpier de mer et une petite population de renouée maritime. Cette dernière ressemble à notre très commune renouée des oiseaux mais apparaît bien plus grande dans toutes ses parties et surtout, dessine par ses fleurs et son feuillage tout un monde d'ombre et de transparence dans lequel viennent se perdre quelques grains de quartz. Je monte maintenant sur la dune. Ambiance étrange d'un monde constamment battu par les vents, le sable est le jouet de toutes les tempêtes, il virevolte, tourbillonne en une danse secrète et éphémère. Cette première dune est dite mobile car elle est constamment modelée par les vents. Seules les touffes d'oyats se montrent capables de résister à cet enfer de rafales, elles se révèlent même très efficaces pour stopper la progression du sable. Retenir grain après grain, jaillir d'un substrat sec et ingrat pour lutter contre les vents d'ouest, leur tenir tête, tel semble être le rôle, la mission des oyats.
J'arrive sur une grande dépression intra-dunaire, sorte de grand trou entre plusieurs dunes, presque circulaire. La nappe phréatique n'est pas loin et il doit se maintenir ici une bonne humidité, au moins hivernale. La végétation s'épaissit au centre de cette dépression, devient quasi opulente. Le saule des sables forme des massifs bas et denses où tentent de s'installer quelques trembles. Les scirpes à tête rondes forment des bouquets de tiges raides et piquantes. Je note également ici des plantes familières : l'eupatoire, l'iris fétide, le cynoglosse officinal et l'inévitable ortie. Je remonte sur la dune et me repose sur une vieille souche. Paysage sauvage, landes abandonnées et grises simplement entrecoupées de rares touffes de tamaris. Un peu plus loin, la forêt de pins succède à la lande, elle n'est pas naturelle et fut plantée sur l'ensemble du littoral vendéen pour arrêter l'avancée du sable. J'ai du mal à quitter l'endroit. Le chemin du retour ne me dit guère, je m'en écarte et décide d'aller laisser flotter une fois encore mes idées dans la folie des vagues. Je rejoins le quartier des vents rageurs. La plage est toujours déserte, quelques pas sur l'estran et j'atteins une zone de rochers. Une série de micro-falaises marque le front de mer. J'y note une nouvelle végétation que je m'empresse de visiter. La scirpe maritime occupe des zones de suintements avec le céleri sauvage et, dans les vides, le mouron délicat. J'y observe également le choin noirâtre, la samole de Valerand et le laiteron maritime. Les zones un peu plus sèches sont colonisées par l'armérie maritime, le fenouil marin et la laîche étirée. Je m'assois maintenant sur un rocher et regarde l'horizon. Un bateau de pêche passe au loin, les nuages défilent, poussés par des vents d'altitude. Une mouette s'envole. Bousculée par la brise, elle perd le fil de son vol, opte pour un atterrissage forcé sur le sable. Elle se remplume et râle après le vent. Ce vent, ici élément essentiel du paysage, personnage à part entière. En témoignent les arbres de la forêt, déformés, tordus ; ici la verticalité rigoureuse n'a pas cours. Marc Douchin
A mon tour, je fais face à l'océan. L'estran profite d'une éclaircie pour reluire, un couple de petits échassiers entament un mille mètres et là-bas, sur un rivage aléatoire, les vagues rugissent encore contre les rochers. Je me sens très petit dans cet univers salé, bien inutile, presque un étranger. Le tableau est superbe mais je préfère m'en retourner vers les dunes qui me paraissent plus accueillantes. Je descends de la dune mobile. D'un seul coup, le vent ne peut plus m'atteindre, il m'abandonne. Dans le silence de l'arrière-dune, je devine d'autres plantes qui colonisent le sable encore instable. La cotonnière maritime me fait cadeau de sa floraison tout comme la très discrète linaire des sables. Le pavot de mer déploie ses pétales de papier et le chardon des dunes rivalise de prestance avec la luzerne marine. Les cakiles atteignent d'étonnantes dimensions ; je note une fétuque, à moitié ensevelie de sable. Epis séchés, feuilles fines, la plupart cassées ou déchirées, la fétuque à feuilles de jonc ne me reçoit pas sous son meilleur visage. Je la remercie néanmoins de son apparition et continue mes observations. Je passe progressivement sur un sol plus ferme où le sable se laisse s'assombrir de petites mousses et de lichens grisâtres. Voici justement la dune grise, milieu stabilisé et couvert d'une végétation basse et assez dense vers laquelle je me presse.Nouvelles espèces là encore, en une aquarelle subtile de rouge et de jaune. L'immortelle des sables est omniprésente, offre ses capitules jaunâtres à d'innombrables bourdons. Le raisin-de-mer s'affiche également, il étend ses petits fruits rouges sur des dizaines de mètres carrés. Beaucoup plus discret et semblant plus rare, l'oeillet des dunes possède encore quelques fleurs. Je note également de beaux tapis de scille d'automne, la présence diffuse du crépis de Suffren et passe un peu de temps sur un carex un peu sec. J'ai la plante entière, souche, tiges, feuilles et utricules. Je ne résiste pas à l'envie de sortir la flore, c'est la laîche à fruits luisants, un carex que je n'avais encore jamais vu.
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En août dernier, je passais quelques jours de vacances sur le littoral vendéen, tout près de Saint-Gilles-Croix-de-Vie. Retour sur un jour de grand vent où l'envie me prit d'aller sentir les embruns et de farfouiller dans les dunes, comme ça, histoire de voir…
- Fleurs de sel et de mer Promenade salée au mois d'Août 2010, sur un large ensemble dunaire au sud de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée