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Souvenirs d'ailleurs, la suite
Enfin, vers l'est, je devine la crête de Géruen, le massif des Monges, et plein d'autres lieux magiques, des tonnes d'endroits à prospecter pour y observer une faune et une flore très riches, presque intactes. Mais revenons à notre sommet de Lure. Le panorama y est donc superbe mais la pierre pauvre en végétation. Je quitte donc les plus grandes hauteurs marquées, et de loin, par l'existence d'antennes de télécommunications et descends sur l'adret pour retourner au col où je suis garé. La pierre reste omniprésente mais se laisse peu à peu gagner par la végétation. Ce sont d'abord des touches subtiles, quelques brins d'herbes malhabiles, une bulbeuse insolente. Puis le tapis s'épaissit, s'orne de nouvelles corolles et de nouvelles couleurs que mes yeux investissent avec gourmandise. Le bleu m'attire en premier, un superbe bouquet de gentianes printanières, toutes petites, toutes neuves, toutes bleues, d'un bleu … gentiane, si bleu, si bleu.
Les tulipes méridionales et les dactylorhizas se montrent à nouveau, si nombreuses, si conquérantes. Plus discret et beaucoup moins coloré, je trouve le cynoglosse de Crète, installé à l'ombre basse d'un genévrier. Car sur l'adret s'installent également des ligneux. Certes, pas de grands arbres, pas de futaies. Que des arbustes bas, plus ou moins rampants et couchés au sol par le vent. Les genévriers poussent ici en taches plates, arrondies et compactes, hautes d'à peine trente centimètres. Il s'agit de la forme naine de notre genévrier commun, à la silhouette donc bien différente de celle que l'arbuste arbore dans les régions de plaine. Autre arbuste rampant, beaucoup moins dense, beaucoup plus fouillis, le simple cotonéaster intermédiaire. Il lance vers le ciel des pousses de bois tendre qui finissent par retomber sur les pierres blanchies d'érosion. Il est déjà en fleurs, timides périanthes s'ouvrant à peine mais qui donneront quand même en fin d'été de petites baies rougeâtres régalant alors la gent avicole. Je continue de parcourir l'adret et rencontre une végétation toujours aussi basse mais de plus en plus drue. Voici maintenant le genêt radié, en massifs étalés dans lesquels subsistent quelques tiges séchées de la grande gentiane jaune. Cette espèce de genêt se montre rarissime en France et compose ici la strate arbustive la plus haute, atteignant difficilement le mètre. La topographie se montre très bouleversée, de petites ravines apparaissent ici et là. Elles déchirent les pentes douces et se présentent elles aussi très rocailleuses, subissant chaque saison une érosion par gélifraction puis surtout par ruissellement au moment de la fonte des neiges.
Je repère dans ces ravines ainsi que dans les autres lieux dénudés des plantes pionnières dont une me fait chaud au cœur. S'insinuant dans la pierraille en de frêles touffes bien fleuries, voilà la violette du Mont Cenis. Je ne peux m'empêcher de penser à notre défunte violette de Cry. Même genre botanique, même style de plante s'émergeant d'un calcaire stérile, même ambiance. Je note également sur les lieux une lunetière, ou biscutelle, que je déterminerais plus tard comme étant la biscutelle à tiges courtes. En limite avec les secteurs plus végétalisés, j'aperçois la grégorie de vitaliana, minuscule androsace formant de larges coussinets jaune or. Enfin, pas forcément très belle en ce printemps puisque se présentant en tiges noires et sèches, je repère l'épine blanche, superbe panicaut endémique de la flore française, plante au graphisme étonnant et à la floraison estivale, protégée à l'échelon national.
Mine de rien, me voilà revenu au point de départ. Ma balade n'est pas terminée. Je quitte les lieux même si je sais pertinemment que je n'ai vu ici qu'une très infime partie de la flore. J'ai prévu et envie de me rendre à l'autre bout de la montagne de Lure, au hameau de Contadour. Quelques kilomètres d'une route sinueuse et j'arrive au pied sud de la montagne, là où se trouve le village de Saint-Etienne-les-Orgues.
fabacée typique des sols calcaires secs et maigres. Citons également dans les fleurs jaunes la glauque coronille scorpion ou encore la présence de l'isatis des teinturiers, plante à l'alchimie spéciale, capable par ses feuilles de donner une superbe et célèbre teinture bleue. Bien d'autres espèces s'agitent ici, le chardon noircissant et ses capitules ciselés de rose, le salsifis à feuilles de crocus, la grise santoline, le discret thésium divariqué ou encore la très subtile aristoloche à feuilles rondes avec ses fleurs mordorées de beau marron et de jaune. Il me faut également signaler l'aéthionème des rochers, petite brassicacée précoce, le très strict et très fin rumex intermédiaire, le nerprun des rochers, un des rares arbrisseaux visibles sur cette garrigue avec toutefois l'inévitable prunellier. Plus tard dans la saison, s'épanouissent d'autres corolles, se déploient d'autres pétales, la lavande à feuilles étroites, la sarriette des montagnes appelée ici pébré d'aï, la stéhélénie douteuse et ses akènes de coton, le silène d'Italie, la rue à feuilles étroites ou encore l'ail musqué, la mélique ciliée ou le barbon pied-de-poule. Ici durant l'été, chantent les cigales et les criquets, court le lézard ocellé et bondit la magicienne dentelée.
La garrigue est toute en fleurs de farigoule et bleue d'aphyllanthes de Montpellier. Les stipes forment des masses impressionnantes de filaments blanchâtres, se dodelinant à la moindre bise; les liserons cantabriques étalent leurs cornets de corolles et se marient aux coriaces hélianthèmes des Apennins. Des fleurs jaunes aussi avec l'argyrolobe de Linné, étonnante fabacée au feuillage vert luisant, ou la bugrane très grêle, autre petite
Paysages soudain plus doux, vallonnements arrondis ouverts sur le Pays de Forcalquier. Ça fleure bon la Provence, le thym et la garrigue. Une fois de plus, je ne peux réfréner mes envies et je décide de faire une halte imprévue sur ce versant exposé plein sud.
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Le chemin de crête lui-même se dénude et ne laisse plus apparaître que quelques plantes en coussinets non fleuris. Il s'y trouve des saxifrages, des hélianthèmes et quelques petites caryophyllacées (céraistes, minuarties et silènes peut-être), il m'est impossible d'aller plus loin, dans la détermination, non dans ma progression vers le sommet. La pente s'accentue maintenant et je remarque sur la ligne de crête des amas de pierre, certains totalement désordonnés, d'autres plus élaborés. Ce sont des cairns, destinés justement à signaler la crête. Me reviennent alors à l'esprit les paroles d'un ami d'ici, aussi fou et passionné de nature que moi. Il me décrivit un jour l'endroit en hiver. Le pays blanc-bleu ! De la neige en abondance, la forêt grise de troncs nus et flambants de sève, et ce ciel, pur, profond à en perdre la tête, bleu à vouloir s'y noyer. Et bien sûr le tout accompagné d'un vent de cristal, cinglant nez et oreilles. Il s'avère donc difficile, voire dangereux, au plus fort de la saison neigeuse de vouloir suivre à tout prix la crête, même si les cairns deviennent alors de véritables sentinelles de pierre. De la neige aujourd'hui il n'en est plus et je parviens petit à petit au sommet de Lure. Terre de minéralité absolue, royaume de la pierre et du calcaire. Terre des vents aussi, doux ou vifs, toujours indomptables. Endroit magique aussi pour le panorama. Une vue à 360°, sur la Provence au sud avec notamment la vision en filigrane du Lubéron et du plateau de Valensole, sur le Dauphiné et les Hautes-Alpes au nord, sur le mont Ventoux à l'ouest, silhouette improbable, gardien du Vaucluse, issu de la même orogénèse que Lure.
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