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- DE montagne en Provence, suite
Souvenirs d'ailleurs, la suite
Ici durant l'été, des milliers de graines murissent, des myriades d'argyopes tissent leur toile zébrée. Je regarde cette vaste étendue où peinent à s'installer les chênes pubescents, j'hésite à quitter ce secteur que le soleil couvre d'une lumière crue et abondante. C'est sans doute le meilleur moment pour herboriser ici. Plus tard, les cailloux chauffent trop, réduisent le peu de terre présente en poussière, la plupart des herbes finissent en paille ou en tiges hirsutes. Plus tard, l'été installe son voile lourd de chaleur, sous lequel la vie continue, une vie secrète et quasi imperceptible pour les non-initiés, une source intarissable de connaissances folles à puiser gratuitement pour les naturalistes curieux.
Allez, je me bouscule un peu et reprends le volant pour me rendre donc au Contadour et finir une journée jusque-là excellente et qui n'a que le défaut de passer bien trop vite. Je traverse Banon la superbe, entame à sa sortie la montée sur le plateau d'Albion et oblique enfin sur la droite pour arriver au Contadour. Me voici sur des terres déjà connues, parcourues l'été d'avant avec mes amis locaux, excellents guides, passionnants personnages, riches par leur altruisme et humanisme, débordants de générosité. J'ai prévu refaire à peu près le même parcours consistant à rejoindre à nouveau la crête et aborder le pic de Larran, sommet du coin culminant aux alentours de 1200 mètres. Très peu de dénivelé finalement, nous sommes ici dans un pays adouci de relief collinéen. Me voici aussi, et avec un immense plaisir, sur les terres de Giono, célèbre écrivain de la Haute-Provence. Il s'est inspiré ici de l'atmosphère des lieux pour écrire quelques unes de ses plus belles pages et relater la vie rude et impitoyable des paysans des hautes terres. Giono venait souvent au Contadour, où il organisa avant la seconde guerre mondiale de grandes réunions d'artistes qui philosophèrent sur la santé du monde.
Tout heureux et tout fier de pénétrer à mon tour ces collines de pierres, je traverse des champs de lavande où s'aventurent des touffes généreuses d'hysope officinale. Je note aussi de nombreux pieds de Camomille de Trionfetti, très belle anthémis au feuillage finement découpé, finement grisâtre, à l'allure finement ornementale. Vents tourmentés, un peu frais sur ces espaces dégagés. Je quitte le chemin principal pour suivre le GR. Il entre dans une jeune pinède que je parcours rapidement. Trop dense, trop homogène, elle n'offre rien de bien intéressant à mes yeux. Une première bergerie en ruines m'indique que j'arrive à la fin de la pinède. Quelques pas encore et me voilà face au jas des Terres du Roux, belle et élégante bergerie entièrement restaurée, petit bijou d'architecture paysanne. Bien que je l'avais déjà amplement détaillée l'été dernier, je m'y attarde à nouveau. Impressionné par l'empilement savant et harmonieux des pierres brutes, à peine équarries, surpris par les voutes intérieures scellées avec si peu de mortier. Elles doivent supporter des tonnes de toiture en pierres plates, incroyablement bien posées. Enthousiasmé enfin par la fonctionnalité rigoureuse des lieux, ridicule et sévère abri du berger, de quoi poser une paillasse, de quoi se restaurer, rien de plus. Bergerie proprement dite plus grande, toute en longueur avec une seule entrée. Une citerne également, alimentée par les toitures qui recueillent une eau très rare ici.
Cette bergerie a survécu grâce à un groupe de passionnés qui ont su saisir l'importance et la valeur du patrimoine rural des lieux. Nous sommes donc également dans le pays des bergeries en pierres sèches dont le nombre élevé témoigne d'une grande activité d'élevage ovin jusque dans les années 1950 environ. Je reprends mon chemin, tourne à gauche, m'oriente vers la droite, tourne à nouveau à gauche, me perds un peu, observe d'autres bergeries la plupart en ruines et finit par arriver aux Fraches, immensité quasi déserte posée sur Lure, juste avant la crête. C'est ici que Giono tourna son unique film en tant que réalisateur, Crésus. C'est ici que le vent souffle en mordant, c'est ici qu'on "se gèle les arpions" (sic.). Avant d'aller retrouver la ligne de crête, je rejoins le jas des agneaux, lieu principal du film avec bien sûr Lure l'austère, Lure, la forte. La bergerie a vieilli, elle offre un visage différent par rapport au film, de même d'ailleurs que les alentours. Ici aussi, quand l'élevage ovin disparaît ou décline, la nature reprend vite ses droits. De jeunes pinèdes jaillissent un peu partout, ferment peu à peu le milieu. Il reste tout de même de vastes zones herbacées que je commence à disséquer en me dirigeant vers la crête. Curieusement, la végétation palpite à peine. Quelques orchis militaires ou pourpres apparaissent de ci de là, de même que des renoncules à feuilles de graminée, étonnantes par le grand diamètre de leurs corolles lumineuses. Me revoici sur la crête, tout près du pic de Larran. Ici, l'ubac semble encore plus déchiré, décrivant de grandes pentes abruptes où s'élève tout en s'éboulant une forêt fraîche et dense. La vallée du Jabron continue de danser au pied de cette forêt et j'observe en face de moi le petit village de Montfroc, virgule de la Drôme toute proche. Là encore, panorama superbe et magique avec une lumière douce, tamisée et pleine.
Je note une dernière et petite brassicacée aux fleurs jaune vif, le vélar provençal ainsi qu'une astragale typique par ses fleurs blanches ses gousses en hameçon. J'accélère maintenant le pas pour aller visiter avant la nuit une petite zone de cultures près du Contadour.
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Je suis la ligne de crête vers la gauche pour rejoindre le pas de Redortiers, un passage dans la montagne permettant à pied de rejoindre le Jabron. J'emprunte un chemin qui oscille maintenant entre fruticées et bouts de pelouses, il entre dans des forêts claires pour en ressortir presque aussitôt. J'observe avec plaisir les fleurs légères de l'orchis pâle, les branches souples des amélanchiers abondamment fleuries. Je note également la présence de la valériane tubéreuse et, dans les endroits les plus ouverts, de belles petites taches de trinies communes. Voici une miette de forêt, quelques hêtres tordus, quelques sorbiers aériens et des chênes débourrant à peine. Le sous-bois lumineux m'attire, des touffes vertes là-bas qui ne me disent rien. Je m'approche, curieux et impatient, presque fébrile. Me voilà heureux, bondissant devant une station de pivoines officinales. Le fait qu'elles ne soient encore qu'en boutons ne ternit pas mon plaisir. J'observe à loisir cette plante exceptionnelle, protégée sur l'ensemble du territoire. Je détaille son architecture et la compare à sa cousine, la pivoine mâle que j'ai eu la chance d'observer en fleurs quelques jours plus tôt en Côte d'Or. Découpage des feuilles différent d'une espèce à l'autre, teinte des fleurs et pilosité différentes aussi. Vraiment très content de cette observation, je continue mon chemin et sors de la forêt. J'aperçois à quelques centaines de mètres le pas de Redortiers et bénéficie une fois de plus d'une vue magnifique. Grands espaces dégagés, vallons secs avec quelques arbres épars, pentes douces, presque des gazons paysagés, effarant ! J'ignore le pas de Redortiers et coupe à travers les prairies sèches pour rejoindre un peu plus loin le chemin du retour. Un champ d'orchis mâle me sidère par sa densité et sa beauté, jamais vu autant d'un seul coup. Pas grand-chose d'autre à se mettre dans l'œil, beaucoup de feuilles fraîches, certes des rosettes mais que je suis bien incapable d'identifier.
Pas bien grave, je suis bien. Il commence à se faire tard et la lumière décline peu à peu. Les ombres s'agrandissent, je deviens un géant marchant sur ce monde d'herbes tendres, je suis Gulliver au pays Lilliput.
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